Cette infâme beauté fatale

Bidossessi, victime anonyme du délestage à l’hôpital
14 mars 2017
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Le texte suivant est rédigé par mon ami et confrère, Dr Alain CODJIA suite à une expérience vécue. Quand je l’ai lu, j’ai eu le cœur serré. Elle n’a que 10 ans, la petite princesse. Et elle attendait que maman rentre de l’hôpital. Mais maman a dû aller à la morgue. Maman est allée au ciel rejoindre papa. Parce que maman se faisait plus belle, plus claire, pour avoir les moyens de prendre soin d’elle…

Il y a deux semaines, j’arrive à la garde. “Bon, il y a un cas compliqué dans la maison!” m’annonçait mon collègue. “Je pense que c’est une appendicite, mais j’avoue, ce n’est pas évident…”. Une fois en salle d’hospitalisation, j’avais compris pourquoi il n’en était pas sûr. C’était une femme de moins de la quarantaine. Elle était obèse, mais une obésité qui n’était pas commune…et ce soir là, je n’avais pas réalisé le rôle que ce fait allait jouer plus tard. Elle se tordait de douleur. Des douleurs abdominales qui ont fait suite à des vomissements qui évoluaient depuis deux mois.

“Docteur, je suis fatiguée! Faites quelque chose!”…

Qu’est-ce que je pouvais faire? Qu’est-ce que je devais faire? Voilà un tableau sans queue ni tête que, même au centre de référence de la ville (CNHU), personne ne cernait… Je la regardais se tordre de douleur. Nous étions tous les deux désemparés… Je la regardais et je ne prêtais pas attention à toutes ces vergetures qui parcouraient sa peau. Une peau d’un faux fond bronzé que je n’avais pas vite deviné. Pourtant j’avais remarqué les longs faux cils à ses paupières. Sans importance…
Une première thérapeutique avait été démarrée, je ne pouvais que gérer au mieux ses douleurs et les vomissements. Le lendemain le premier bilan sanguin révélait qu’elle avait d’importants troubles liés aux vomissements dont une insuffisance rénale (qui avait été liée à la déshydratation). Le chirurgien avait décidé de l’opérer pour explorer; ceci bien-sûr après que tous les troubles biologiques soient corrigés. Ce qui fut le cas en quelques jours.

Elle avait été finalement prise au bloc une semaine plus tard, après report par manque de moyens financiers. Ce jour là j’étais de garde. J’étais occupé avec d’autres cas, mais dans l’attente ardente que cela se termine vite. Et passant dans le hall, pour la première fois j’avais prêté attention à la jeune fille. Elle avait à peine 17 ans. Elle aussi était dans l’attente. Elle attendait que sa mère quitte le bloc. Elle avait une silhouette fine, mais je pouvais deviner que c’est du fait que ces derniers mois n’avaient pas dû être du tout aisés pour elle… et plus tard j’avais compris qu’en réalité, ce sont ces dernières années qui ne l’étaient pas: déjà orpheline de père…
Sortie du bloc, j’avais participé à son transfert dans le lit… C’est en ce moment là que je me suis dit : ” elle est vraiment lourde cette dame”. Mais cela ne me préoccupait pas tant. J’attendais de savoir ce qu’ils avaient découvert pendant l’intervention.

“Une nécrose d’une portion intestinale” (une partie de ses intestins avait pourri)… Ça alors! Une preuve que la chirurgie exploratrice a encore sa place, s’étaient-on dit entre collègues avec un ouf de soulagement. C’est vrai, moi j’étais particulièrement soulagé parce que je voyais sa fille regagner de l’espoir. Elle qui avait dû laisser les cours depuis des mois pour s’occuper de sa mère, d’hôpital en hôpital. Ce jour là, je me suis dit : “nous ne sommes pas inutiles finalement”. Et sur ce, j’avais, comme qui dirait, tourné la page. J’ai dormi sur mes lauriers… Jusqu’au week-end passé.
Après quelques jours d’absence à la clinique.

J’avais revu la patiente. Elle était bizarre. Elle avait le regard vague, avec une sorte d’agitation motrice. Elle était aussi vague dans ses propos, ce qui semblait durer depuis quelques jours. Elle me disait qu’elle avait encore mal à l’abdomen. Je n’ai pu relier cette douleur qu’à l’acte opératoire, et par conséquent poursuivre la réanimation post-opératoire. Un des chirurgiens l’avait aussi vue, et avait abouti à la même conclusion que moi. Déjà ce samedi soir là, comme d’habitude, sa fille inquiète mais avec beaucoup de respect m’avait demandé: “Docteur, qu’est-ce qui ne va pas avec ma maman?”. J’ai dû lui expliquer les suites possibles de toute chirurgie abdominale. Et elle se retourna, effacée, auprès de sa mère. Brave fille…

Mais tout a véritablement basculé comme dans un cauchemar le dimanche matin. On m’appela pour me signaler que la patiente ne réagissait plus correctement. J’étais arrivé et je l’avais retrouvé dans un coma léger, désorientée, en sueurs… J’avais entamé la démarche diagnostique de réanimation, et l’une des étapes consistait à la prise de sang pour vérifier le taux de sucre sanguin. J’eus du mal à croire ce que mes yeux lisaient. En réalité, je ne voulus même pas y croire. Un instant, je me persuadai d’avoir mal lu. Le résultat devait être faux: 0,12 g/l? Impossible! Cette dame avait dix fois moins de sucre dans le sang qu’un être humain normal! Comment avait-elle bien pu vivre jusqu’à présent ? Je sais que des collègues s’indigneront de ce laps de temps perdu à réfléchir bêtement… Mais mon cerveau n’avait pas voulu accepter la réalité! La patiente était en hypoglycémie sévère! A vrai dire, elle était en hypoglycémie mortelle! Car un tel taux est incompatible à la vie!

La réanimation a été démarrée sur le champs. Après les premiers apports de glucose, sa conscience s’était améliorée, elle avait même protesté qu’on fasse d’autres prélèvements sanguins… Je n’en revenais pas.
Dès ce moment, j’étais replongé dans une confusion sans pareille. Pourquoi manquerait-elle si cruellement de sucre, malgré la réhydratation et la nutrition intraveineuses dont elle bénéficiait? Pourquoi avait-elle encore des douleurs? Le chirurgien de la veille était passé voir un autre patient. Je l’avais interpellé. On avait commencé à cogiter, suant tous les deux dans un bureau climatisé…

Quelqu’un avait tapé à la porte. Sa fille se présentait, avec pour la première fois des larmes aux yeux… “Docteurs… Qu’est-ce qui ne va pas?”. Le chirurgien avait essayé de la rassurer tant bien que mal en insistant sur le fait qu’on faisait le nécessaire…
Qu’est-ce qui donc se passait avec cette patiente?! J’étais encore dans mes pensées, regards au plafond quand, “bam”… Le chirurgien avait donné un coup sur la table : “Ce n’est pas possible, cette dame nous fait une insuffisance cortico-surrénale aiguë”. Qu’est-ce que… D’où tu vas encore chercher ça… C’est ce que j’ai voulu lui répliquer. Mais aussitôt, toutes ces vergetures, cette obésité atypique m’étaient revenues en pensée… “Tu sais au bloc, on avait remarqué que sa peau était anormalement fine, si bien qu’on s’était dit que la dame là se dépigmentait” avait ajouté le chirurgien.

En fait, cette patiente avait certainement utilisé des corticoïdes en pommade pour se dépigmenter et en avait utilisé probablement en comprimé pour entretenir ce “faux teint bronzé”. Les corticoïdes sont des substances chimiques naturellement produites dans l’organisme par les glandes surrénales, elles sont aussi produites artificiellement et servent de médicaments pour certaines affections. Mais à cause de leurs multiples effets secondaires, le personnel de la santé préfère y avoir recours avec précaution.

Malheureusement, cette substance est grandement utilisée de nos jours dans le domaine des cosmétiques pour appâter certaines femmes désirant changer la couleur de leur peau. On leur fait croire qu’on leur vend de l’espoir, de nouvelles chances de se faire davantage aimées parce que devenues désormais plus claires, plus belles. Elles ignorent pour la plupart qu’elles achètent ainsi leur propre mort. Ces femmes, en utilisant ces produits de dépigmentation arrêtent le fonctionnement normal de leurs organismes pour imposer un fonctionnement artificiel. Cette patiente avait donc mis au repos ses glandes surrénales. Mais désormais à cause de son état de santé, elle n’avait plus fourni à son organisme les corticoïdes artificiels. Elle avait donc déréglé son organisme. Et les premiers soins, la chirurgie, quoi qu’ayant été nécessaire chez cette patiente, a décompensé son état. Désormais, celle qui avait si tant habitué son organisme aux corticoïdes en manquait cruellement. Des complications commencèrent. Il lui fallait des corticoïdes pour survivre, mais nous avions du mal à en trouver pour la sauver car la molécule était plutôt rare à obtenir dans nos pharmacies. Pendant ce temps, sa tension avait chuté, puis elle faisait de fortes fièvres (allant au-delà de 40*C). Malgré l’apport en glucose que nous assurions en continu, son organisme réclamait cruellement du sucre… Elle continuait donc à présenter des hypoglycémies sévères.

Nous étions sans forces. Mais nous avions repris espoir quand un réanimateur contacté nous a promis nous livrer le type de corticoïdes qu’il lui fallait. Malheureusement, la patiente est décédée, à quelques heures du moment où nous devrions recevoir de quoi réanimer son organisme.
Cette patiente était veuve. Je ne connais pas sa vie. Mais j’ose croire qu’elle se battait, selon sa compréhension, selon les tendances de cette société mondaine dans laquelle nous vivons. Elle en était peut-être arrivée à devoir “arranger” son apparence pour pouvoir “s’en sortir”, pour pouvoir trouver de “l’aide”… Mais voilà, elle avait fait un choix, dans l’ignorance sûrement, je l’espère… Car ce choix l’a conduite à dénaturer son teint, et malheureusement pas que ça. Ce choix l’a conduite à déprogrammer son organisme… Elle avait peut-être fait ce choix sous la pression de son devoir de mère, pour sa fille, que dis-je, pour ses deux filles, car en dehors de celle de 17 ans qui se détériorait à ses côtés d’hôpitaux en hôpitaux depuis plusieurs mois, elle avait cette autre fille, une petite de moins de 10 ans qui attendait naïvement que maman rentre à la maison en meilleure santé. Mais maman ne pouvait plus rentrer, plus pour la serrer encore dans ses bras, du moins. Maman était allée à la morgue. Désormais, maman était allée rejoindre papa, les laissant seules. Maman était partie trop tôt, en essayant de se faire plus belle pour prendre soin d’elles… Et voilà, l’avenir de ces deux enfants bradé en peu de temps…

Cette patiente avait fait, probablement, ce choix pour que des hommes puissent avoir une vue sur elle et, qu’attiré par son teint, au moins un parmi eux, peut-être, devienne son secours… Mais finalement, ce n’est que sous les regards éteints et solitaires de sa fille aînée qu’elle est décédée, dans une agonie silencieuse, ayant épuisé toutes ses réserves matérielles et vitales…

J’écris ce texte et je revois toutes les filles et toutes les femmes dépigmentées que j’ai croisées en ville quelques heures après le décès de leur sœur. J’avais si tant envie de les arrêter pour leur dire! J’aurais aimé leur raconter ma peine, leur confier mon angoisse pour elles. Mais je me suis retenu. Je n’ai pas osé. J’aurais probablement eu droit à “De quoi te mêles-tu? C’est mon corps, j’en fais ce que je veux!”…

J’écris ce texte car je n’ai pas de solutions aujourd’hui pour ces deux filles orphelines sur terre. J’écris ce texte pour qu’une mère puisse me lire et arrêter de se suicider, par amour pour ses enfants. J’écris ce texte pour contribuer, à ma façon, à arrêter ce commerce de la mort. J’écris ce texte car je suis le fils d’une mère qui s’est aussi battue… Mais j’écris surtout ce texte pour toutes les filles, les femmes et mères qui devront aussi se battre. Afin qu’elles sachent choisir leurs armes. En se battant avec les corticoïdes à la main, on ne se bat pas pour lutter contre la pauvreté, on ne se bat pas contre les incertitudes du lendemain. En se battant avec des corticoïdes à la main, on se combat soi-même. On défie la nature et Dieu. Et on en sort toujours perdant.

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=EgCiD_GDqMg&w=560&h=315]

 

Une chose est sûre, nous avons tous le choix. Et, nous devrons toujours faire des choix. Mais surtout, nous devrons toujours répondre de nos choix. Alors pourquoi ne pas faire le choix de la vie, comme Dieu nous le recommande?

 

Le blog de Arayaa, tout ce que votre médecin n’a pas le temps de vous expliquer en consultation!


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Arayaa fait le pari de l'alphabétisation médicale de masse en Afrique, seul gage pour avoir des citoyens au plein de leurs potentiels afin de relever les défis de développement de l'Afrique, le continent de tous les enjeux!