Secteur de la santé au Bénin: analyse d’un médecin

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La santé est un secteur moribond chez nous. C’est un fait et l’analyse pourrait s’arrêter là. Mais nous devons pousser la réflexion plus loin pour savoir pourquoi et comment nous en sommes arrivés là.

La population semble penser que tout est de la faute des médecins. J’en veux pour preuve les publications qui ne cessent d’apparaître sur les réseaux sociaux à intervalle régulier. Les médecins ne sont pas exempts de reproches. C’est une certitude. Ce qu’on leur reproche le plus souvent, c’est le fait qu’ils soient prétentieux, incompétents et cupides. La première remarque est juste. Les médecins sont boursoufflés d’orgueil. Ce sont trop souvent de piètres communicateurs qui se placent d’emblée au-dessus de leurs interlocuteurs quels qu’ils soient et ils aiment brandir constamment leurs « BAC+7 » comme s’il s’agissait d’une immunité. Ils vivent à l’écart des réalités de la population qu’ils soignent et ne jettent que rarement un regard compatissant sur la misère qui les entourent. C’est leur manque de communication qui crée toutes les incompréhensions qui existent entre eux et les personnes au contact desquelles ils travaillent et qui les font haïr de tous. C’est leur silence coupable qui ouvre la voie aux auteurs de publications tous azimuts sur les réseaux sociaux. L’incompétence existe dans tous les secteurs et dans toutes les sociétés, c’est un fait, mais je refuse de croire que nous vivons dans le désert décrit. Si les médecins formés au Bénin étaient réellement des incompétents, comment se fait-il qu’ils soient si nombreux à exercer en Occident en toute quiétude ? Non, les médecins béninois sont pleinement capables d’assurer la prise en charge d’un patient. Ils ont pourtant été incompétents à améliorer le système de santé de leur pays. Les médecins étant les acteurs principaux de notre système de santé, il convient de reconnaitre qu’ils ont lamentablement échoué à le rendre meilleur qu’ils ne l’ont trouvé. Malgré les générations qui s’y sont succédées, le système de santé de notre pays est resté stagnant, or qui n’avance pas recule. En ce qui concerne leur avidité, chacun choisit son métier en fonction de sa vocation mais aussi et surtout pour subvenir aux besoins de sa famille. Etant donné que les médecins sont, avec les enseignants, les plus lésés de notre système de rémunération, certains se voient contraints d’avoir recours à des stratagèmes peu honorables. Cela aussi, c’est un fait que ne contesteront que ceux qui ne connaissent pas les salaires des différents secteurs d’activité de notre pays. Tout ce que désirent les médecins, c’est que l’injustice sociale qui fait que ceux qui ont fait les études les plus longues aient les salaires les plus bas soit abolie. Ceci dit, la misère ne justifie nullement les comportements avilissants. La dernière faute imputable aux médecins mais dont on parle moins est celle de leur exode massif vers les pays occidentaux. Le manque de patriotisme n’est plus à démontrer dans ce cadre. Mais la recherche de leur épanouissement professionnel, presque impossible à trouver sous nos cieux, y participe certainement aussi.

Avant d’aller plus loin, je commencerai à rappeler deux faits qui me semblent évidents mais que beaucoup oublient. D’abord, le système sanitaire est justement cela : un SYSTÈME avec différents membres, différentes pièces qui doivent fonctionner en harmonie pour que les choses marchent. Si le système est défaillant, il convient donc d’en passer en revue toutes les pièces pour s’assurer qu’on résoudra le problème de façon efficace et définitive. L’échec retentissant des médecins ayant été démontré plus haut, il faut se demander si les autres éléments du système ont été tout aussi déficients. Le second est le fait que le médecin ne travaille pas seul. On parle d’équipe médicale. Il s’agit de plusieurs personnes qui travaillent de concert dans le but de soigner le malade. Ici encore, il s’agit d’un système composé du médecin traitant, du médecin référent, du pharmacien, de la sage-femme, de l’infirmier, de l’aide-soignant, du technicien de laboratoire, du kinésithérapeute, de l’assistant social, du gestionnaire hospitalier… Nous parlerons donc plus de soignants que de médecins.

Un soignant qui ne connait pas votre problème de santé est inutile. J’entends par là la nécessité de consulter à chaque fois que le besoin est présent et surtout de consulter tôt. Il faut donc qu’il y ait des centres de santé pour permettre ces consultations. Force est de constater que même lorsqu’ils existent, le recours à l’automédication, à l’auto-prescription d’examens de santé presque toujours inutiles, aux prières de délivrance et aux tradithérapeutes est quasiment systématique chez nous. On ne peut pas décemment rendre le soignant seul responsable des tragédies qui surviennent trop souvent dans ces cas-là.

Une fois le malade vu, il faut souvent faire des prescriptions d’examen car nous ne sommes pas formés à la divination. Il faudrait que ces examens existent dans notre contexte. La couverture sanitaire défaillante de notre pays ainsi que la précarité du plateau technique ne sont pas imputables aux soignants mais aux investisseurs. L’État central a failli à sa mission dans ce sens. Des efforts sont consentis, mais il reste encore trop de choses à faire et trop peu d’initiatives. Les sociétés étrangères implantées chez nous ne nous construisent que des centres surfacturés et à condition que le coût en soit déduit de leurs impôts. Les hommes politiques ne se rappellent de nos hôpitaux qu’en période électorale, encore que les spécialités « touchantes » (pédiatrie, obstétrique) sont toujours privilégiées. Les banques ne favorisent pas l’entrepreneuriat dans le secteur de la santé ni dans aucun autre secteur d’ailleurs… Bref, les nantis ne considèrent pas la santé comme un secteur rentable ou ne voient pas l’intérêt de se déranger pour le système de santé d’un pays où ils ne se soignent pas. Le soignant ne peut pas faire un travail dont on lui donne pas les moyens.

Une fois le diagnostic posé, il faudra encore traiter le mal. Les médicaments nécessaires pour cela échappent encore à nos contrôles de qualité ou passent allègrement le crible des contrôles pour peu qu’un peu d’argent circule et change de main…

Le meilleur traitement, c’est la prévention. De là, vient l’intérêt des campagnes de vaccination, des campagnes de dépistage des différentes maladies, de la nécessité pour tous d’avoir de l’eau potable, de l’utilité du préservatif, de la sécurité routière… Ce travail est-il celui des soignants ?

Reste la question épineuse du coût des soins. LA SANTE N’A PAS DE PRIX, comme si nous l’ignorions, mais le cercueil si. On nous rappelle volontiers que nous avons prêté serment de prodiguer nos soins à l’indigent et de toujours sauver la vie. Mais les soins ont un coût et même lorsqu’ils sont prodigués gratuitement (et un tour dans nos centres universitaires vous prouvera que c’est un fait très fréquent), on ne peut pas soigner sans matériel. On ne peut pas soigner tout le monde gratuitement ni en sortant toujours l’argent de notre poche, déjà vide par ailleurs. Je vous rappelle aussi qu’il n’y a pas un système de santé pour les soignants et leur entourage et un autre pour le reste de la population.

Un clin d’œil aux étudiants en médecine, générale comme spécialisée, sans qui nos centres universitaires sombreraient en moins de temps qu’il ne faut pour le dire car ce sont eux qui y font le plus gros du travail sans aucun statut. Ils font des stages, des permanences, des gardes et prodiguent des soins sans la moindre assistance ni de l’Etat, ni des administrations hospitalières et dans des conditions minables.

La déliquescence de notre système de santé est donc une histoire complexe, profonde et la solution, à mon très humble avis, n’est pas de se jeter la pierre les uns aux autres mais de réfléchir tous ensemble à des méthodes qui nous sortiront du gouffre. Le médecin est un chef d’orchestre. A ce titre, il ne peut pas se substituer aux différents musiciens. Ce n’est pas son rôle. Il faut que chacun joue sa partition en ne s’occupant que de son instrument pour que la mélodie produite soit harmonieuse. Aucune des fonctions ou professions suscitées n’est interchangeable avec une autre. L’homme qu’il faut à la place qu’il faut, c’est cela, la promotion de la compétence et de l’excellence.

Je ne voudrais pas finir sans faire des recommandations. D’abord, à l’endroit de la population, consultez tôt quand vous êtes malades. Une fois que vous y êtes, posez des questions à votre soignant. Vous avez le droit de savoir de quoi vous êtes malade. Suivez les mesures de prévention prescrites. Respectez le suivi médical et prenez une assurance santé tant que faire se peut.

Aux influenceurs des réseaux sociaux, malheureusement pour tous ceux qui vous lisent, vous ne savez presque jamais de quoi vous parlez lorsque vous rédigez des critiques à propos des agents de santé. Renseignez-vous mieux avant de prendre vos plumes. Vous n’en serez que plus objectifs.

Aux autorités politiques, administratives et aux hommes d’affaires, portez un regard sur la misère qui nous entoure et que nous avons tous contribué à créer. Les exemples des chefs d’Etat africains qui meurent pendant leur évacuation sanitaire ou des personnalités qui meurent avant que ladite évacuation soit possible devraient nous édifier. Une couverture sanitaire universelle serait un bon début. Nous donner les moyens (humains, matériels et financiers) de soigner la population serait une bonne suite.

Aux collègues et confrères, courage et abnégation. Nous avons choisi un métier où nos coups d’éclat passent sous silence et nos peccadilles jugées en place publique comme crimes passibles de pendaison. Continuons à travailler avec professionnalisme et rigueur. La situation actuelle n’est pas éternelle. Cependant, je nous voudrais moins prétentieux, plus disponibles et plus ouverts au dialogue que nous le sommes actuellement. Plus particulièrement aux confrères pharmaciens, aidez-nous à régler le problème des faux médicaments.

Le but de mon message n’est pas de frustrer les uns ou les autres mais de nous faire prendre conscience de l’ampleur de la situation. Mes excuses à ceux qui auront été choqués.

Ceci dit, respectez la distanciation sociale et allez donner votre sang.

 

Carrel ABOUE


Docteur G
Docteur G
Dr G est un médecin béninois passionné de médecine préventive. Pour lui, il ne faut pas attendre le malade derrière un bureau de consultation; il faut plutôt agir en amont de la maladie en lui montrant les bonnes pratiques pour conserver sa santé.